LES JUIFS DE FRANCE À LA CROISÉE DES CHEMINS : L’HEURE DE VÉRITÉ
Deux mille ans d’histoire commune avec la France. Face à l’antisémitisme, aux départs, aux défis de la transmission et de la représentativité, quel avenir pour le judaïsme français ?
Tribune — octobre 2026
1. LA FRANCE ET SES JUIFS : PRÈS DE DEUX MILLE ANS D’UNE HISTOIRE COMMUNE
L’histoire des Juifs de France ne commence ni avec Napoléon, ni avec la Révolution française, ni avec la naissance de l’État d’Israël. Elle remonte à l’Antiquité, lorsque des communautés juives étaient déjà présentes sur le territoire de l’actuelle France. Cette ancienneté n’est pas un détail : elle dit quelque chose de l’enracinement des Juifs et de leur participation à l’histoire nationale.
Cette histoire n’a pas été un long fleuve tranquille. Elle a connu les expulsions, les persécutions, les exclusions et, au XXe siècle, l’horreur de la Shoah et la responsabilité du régime de Vichy dans la persécution des Juifs. Elle a aussi connu les retours, les reconstructions, les rencontres et les fidélités. C’est précisément parce que cette histoire est faite d’ombres et de lumières qu’elle doit être racontée sans simplification.
L’émancipation de 1791, qui a reconnu aux Juifs l’égalité des droits civiques, demeure l’une des grandes étapes de l’histoire républicaine. La France a alors affirmé qu’un citoyen pouvait appartenir pleinement à la Nation sans renoncer à sa foi ni à sa mémoire.
Au fil des générations, des Français de confession juive ont contribué à la médecine, aux sciences, à la philosophie, à la littérature, aux arts, à l’industrie, au commerce, à l’éducation, à la vie politique et à la défense du pays. Des soldats juifs ont combattu sous le drapeau français. Des familles ont travaillé, entrepris, enseigné, soigné, créé, servi. Elles ont participé, avec tant d’autres, à bâtir la France contemporaine.
Les Français de confession juive n’ont pas seulement trouvé leur place en France : ils ont contribué à faire la France.
Ce lien historique, nourri d’attachement réciproque, ne doit pas se défaire. Il doit donner la force de regarder les difficultés d’aujourd’hui sans renoncer à l’avenir.
UNE FIDÉLITÉ QUI N’EXCLUT AUCUNE AUTRE
La citoyenneté française et l’attachement à Israël ne se confondent pas, mais ils ne s’excluent pas davantage. On peut aimer la France, défendre les valeurs de la République, porter une mémoire juive et éprouver une proximité profonde avec Israël. Aucune de ces dimensions ne doit conduire à soupçonner la loyauté d’un citoyen.
Les familles juives de France ne constituent ni une communauté d’opinion ni un groupe politique uniforme. Elles ont des histoires, des convictions et des choix différents. Ce qu’elles partagent souvent, c’est la volonté de transmettre une mémoire et de vivre dignement dans leur pays.
Cette histoire est aussi celle de la laïcité : une République qui protège la liberté de croire, de ne pas croire et de pratiquer sans que la religion définisse les droits civiques. Ce principe doit être défendu avec constance, y compris lorsque le débat public devient passionnel.
2. L’ÉVOLUTION DÉMOGRAPHIQUE : DES QUESTIONS QUI NE PEUVENT PLUS ÊTRE ÉLUDÉES
Dans les années 1970, certaines estimations situaient la population juive de France autour de 700 000 personnes. Une estimation récente se situe autour de 438 500 personnes. Ces évaluations, établies à des dates et selon des méthodes différentes, ne doivent pas être présentées comme un recensement continu.
Entre 700 000 et 438 500, l’écart arithmétique est d’environ 260 000 personnes : une image comparable à la population d’une grande ville comme Bordeaux. Mais cet écart ne prouve ni que 260 000 personnes ont quitté la France, ni qu’elles ont disparu. Il conduit plutôt à poser une question essentielle : quel avenir se dessine pour le judaïsme français ?
Cette précaution ne fait pas disparaître la question de fond : comment se transmettra le judaïsme français dans vingt ou trente ans ? Quelles communautés seront encore vivantes ? Quelles écoles pourront continuer à accueillir les enfants ? Quels jeunes choisiront de construire leur avenir ici ?
Le débat ne peut pas se réduire à une addition de chiffres. Il concerne la confiance, la sécurité, la transmission et le sentiment d’appartenance à la France.
AU-DELÀ DES CHIFFRES, LA QUESTION DE LA TRANSMISSION
Une estimation démographique ne dit rien, à elle seule, de la vitalité d’une communauté. Elle ne mesure ni la fréquentation des écoles, ni l’engagement associatif, ni les liens familiaux, ni la diversité des appartenances. Il serait donc trompeur de faire de l’écart entre deux enquêtes anciennes et récentes la preuve d’une seule cause.
Il faut néanmoins regarder les questions qu’il soulève : combien de familles trouvent encore une place dans leur quartier ? Combien de jeunes peuvent étudier, travailler et fonder un foyer sans renoncer à leur identité ? Quel avenir pour les communautés qui perdent leurs forces vives ? Et comment mieux connaître ces réalités sans imposer à quiconque de se déclarer ?
3. L’ALYAH : UN CHOIX LÉGITIME, PARFOIS AUSSI UN DÉCHIREMENT
Partir vivre en Israël relève d’une décision personnelle que nul ne devrait juger. Pour certains, c’est l’accomplissement d’un projet ancien, une aspiration spirituelle ou sioniste, le désir de rejoindre sa famille, d’étudier ou de travailler autrement. Pour d’autres, la sécurité et le climat social pèsent dans la décision. Souvent, plusieurs raisons se mêlent.
On ne quitte pas toujours son pays de naissance ou d’adoption le cœur léger. Pour beaucoup de Français de confession juive qui choisissent de s’installer en Israël, le départ s’accompagne d’une profonde émotion. Derrière les valises, il y a des souvenirs, des amitiés, des générations d’histoire familiale, parfois des parents et des enfants que l’on laisse derrière soi.
Et il y a, pour certains, ce sentiment douloureux d’un immense gâchis.
Le gâchis de tout ce qui aurait encore pu être construit en France, pour le judaïsme français, mais aussi pour la France elle-même. Des écoles à développer, des communautés à faire grandir, des associations à soutenir, des projets culturels à transmettre, des générations nouvelles qui auraient pu continuer à enrichir la vie de la France.
Lorsqu’un Français de confession juive quitte la France avec regret, ce n’est pas seulement une communauté qui peut perdre l’un de ses membres. C’est aussi la France qui risque de se priver d’une énergie, d’un talent, d’une famille et d’une part de son avenir.
Il ne s’agit ni de culpabiliser ceux qui partent ni de contester leur liberté. Il s’agit d’écouter ceux qui auraient voulu rester avec davantage de sérénité et de faire en sorte que le départ ne soit jamais perçu comme la seule perspective possible.
LE DÉPART N’EST PAS UNE RUPTURE AVEC LA FRANCE
Ceux qui s’installent en Israël n’effacent pas nécessairement leur vie française. Beaucoup conservent la langue, les souvenirs, les amitiés et les liens familiaux. Leur choix ne doit être ni instrumentalisé ni interprété comme un désaveu uniforme de la République.
Mais lorsqu’une famille explique qu’elle part parce qu’elle ne se sent plus suffisamment en sécurité ou qu’elle doute de l’avenir de ses enfants, cette parole mérite d’être entendue. Une société ne se grandit pas en contestant l’émotion de ceux qui la quittent. Elle se grandit en cherchant ce qui pourrait permettre à d’autres de rester librement.
Le véritable objectif n’est pas de retenir les familles à tout prix. Il est que partir reste un choix et ne soit jamais ressenti comme une obligation.
4. L’ANTISÉMITISME : LE TEST DE VÉRITÉ DE LA RÉPUBLIQUE
Les chiffres évoqués dans le débat public pour 2025 — 1 320 actes antisémites recensés, soit environ 53 % des actes antireligieux — donnent la mesure de l’inquiétude, à condition de respecter le périmètre de ces statistiques. Au-delà des chiffres, chaque agression, chaque menace et chaque dégradation porte atteinte à la liberté de vivre pleinement sa citoyenneté.
Alors que les Français de confession juive représentent une faible part de la population, l’ampleur des actes antisémites recensés appelle une réponse républicaine ferme et constante.
Derrière ces données, il y a des enfants qui s’interrogent avant de porter un signe religieux, des parents qui redoutent certains trajets, des établissements scolaires contraints de renforcer leur protection, des lieux de culte et des commerces exposés aux menaces. L’antisémitisme n’est pas seulement l’affaire des Juifs : il est une atteinte à la promesse républicaine.
Lutter contre l’antisémitisme ne signifie pas ignorer les autres haines. La République doit combattre avec la même détermination le racisme, les actes antimusulmans, les actes antichrétiens et toutes les violences dirigées contre des personnes en raison de leurs convictions ou de leurs origines.
La devise « Liberté, Égalité, Fraternité » n’est pas une formule gravée au fronton des mairies : c’est un engagement vivant, à tenir envers chaque citoyen.
À L’ÉCOLE, DANS LA RUE, SUR LES RÉSEAUX : NE RIEN BANALISER
L’antisémitisme peut prendre la forme d’une menace explicite, d’une insulte, d’une agression, mais aussi d’un climat de suspicion qui rend des gestes ordinaires plus difficiles. Il peut venir de milieux différents ; il serait dangereux de l’enfermer dans une seule origine ou de l’utiliser contre d’autres citoyens.
La réponse doit associer la justice, la police, l’éducation, la prévention, la responsabilité des plateformes et le soutien aux victimes. Elle doit être ferme sur les faits, précise dans les mots et fidèle à l’État de droit.
Une République digne de sa devise ne peut accepter qu’un enfant se demande s’il doit cacher ce qu’il est pour aller à l’école. Elle ne peut davantage demander aux familles de considérer la peur comme une fatalité.
5. LES COMMUNAUTÉS LOCALES : LE CŒUR VIVANT DU JUDAÏSME FRANÇAIS
Derrière ces lieux, il y a des présidents de communautés, des rabbins, des directeurs et directrices d’école, des présidents d’associations, des enseignants, des éducateurs, des bénévoles et des familles. Ce sont eux qui font vivre le judaïsme de France, chaque semaine, chaque fête, chaque année.
Ils organisent les offices, ouvrent les écoles, visitent les malades, soutiennent les personnes âgées, accueillent les familles, aident ceux qui traversent une épreuve et transmettent aux enfants des traditions ancestrales. Beaucoup donnent de leur temps sans rechercher les honneurs. Leur engagement est discret, mais irremplaçable.
Il faut aussi penser à ces petites communautés de province qui luttent pour maintenir une synagogue ouverte, à ces écoles dont les équipes se battent pour offrir une éducation exigeante, à ces associations qui nourrissent, accompagnent et réconfortent. Elles sont parfois loin des cérémonies officielles, mais au cœur de la réalité.
Le judaïsme français ne vit pas seulement dans les salons de la République. Il vit dans ses communautés, ses écoles, ses synagogues, ses associations et ses familles.
La véritable richesse du judaïsme de France, c’est cette diversité de femmes et d’hommes qui perpétuent leur héritage avec fierté et qui aiment profondément ce beau pays qu’est la France.
L’ENGAGEMENT SILENCIEUX DES RESPONSABLES LOCAUX
Il y a dans les villes et les quartiers de France des femmes et des hommes qui portent des responsabilités considérables sans disposer de moyens comparables à ceux des grandes organisations. Ils cherchent des financements, organisent les fêtes, entretiennent les bâtiments, répondent aux inquiétudes des parents et préservent un lien social fragile.
Les présidents de communautés, les rabbins, les responsables d’établissements scolaires, les associations d’entraide et les bénévoles ne devraient pas être simplement invités aux cérémonies. Ils devraient participer aux choix qui engagent leur avenir.
La province ne doit pas être une note de bas de page. Une petite communauté qui maintient un office, une école ou une activité culturelle accomplit parfois un effort proportionnellement immense. La politique communautaire devrait en tenir compte.
6. LES INSTITUTIONS HISTORIQUES : UNE QUESTION DE REPRÉSENTATIVITÉ
Le Consistoire, issu de l’organisation napoléonienne du culte israélite, et le CRIF, créé pendant la Seconde Guerre mondiale, disposent chacun de leurs propres règles de fonctionnement et de désignation. La question posée ici n’est pas celle de leur existence, mais celle de la portée de leur représentation : leurs procédures internes permettent-elles réellement à toutes les sensibilités du judaïsme français de participer aux décisions qui les concernent ?
Mais reconnaître leur rôle ne signifie pas renoncer à interroger leur fonctionnement. À qui leurs dirigeants rendent-ils compte ? Qui participe aux décisions ? Quelles communautés se sentent réellement représentées ? Quelle place occupent les jeunes, les femmes, les petites communautés, les sensibilités religieuses différentes et les Français juifs non affiliés ?
Sur quelque 438 500 personnes estimées en 2024, combien ont personnellement participé à la désignation de ceux qui prennent publiquement la parole au nom du judaïsme français ? Cette comparaison ne signifie pas que toutes ces personnes sont membres ou électrices de ces institutions : elle pose la question de la portée de leur mandat représentatif.
EST-CE CELA, LA REPRÉSENTATION DU JUDAÏSME DE FRANCE ??
Ce n’est pas un procès d’intention. C’est une interrogation démocratique. Il ne s’agit pas d’affirmer que les élections seraient irrégulières ni que leurs responsables seraient illégitimes au regard de leurs statuts. Il s’agit de distinguer une légitimité institutionnelle réelle d’une représentation de l’ensemble des Français de confession juive, qui est une ambition beaucoup plus vaste.
LA QUESTION N’EST PAS DE DÉSIGNER DES COUPABLES
Les règles internes de représentation ne suffisent pas à résoudre la question de la légitimité collective. Une interrogation demeure : qui est consulté lorsque l’on affirme parler au nom de tous ?
Il faut distinguer trois choses : la légalité des statuts, la légitimité de l’élection interne et la représentativité sociale d’une parole publique. Elles peuvent se renforcer mutuellement, mais elles ne sont pas identiques.
Le débat doit porter sur les règles et les résultats, non sur les personnes. La transparence des procédures, l’accès aux informations et la possibilité de contester démocratiquement des orientations sont des moyens de renforcer la confiance.
7. DES MODES DE DÉSIGNATION INTERNES À UNE REPRÉSENTATION PLUS LARGE
Au sein du CRIF, le président est désigné selon les règles de l’organisation et non par un vote direct de l’ensemble des Français de confession juive. Cette distinction entre légalité statutaire et représentativité générale mérite d’être discutée sans mettre en cause les personnes.
Ces constats ne permettent pas de qualifier les procédures d’illégales ou de prétendre que leurs participants ne représenteraient personne. Ils permettent en revanche de poser une question simple : lorsque la parole publique s’élargit au-delà des seuls adhérents, les mécanismes de consultation et de reddition des comptes ne devraient-ils pas, eux aussi, s’élargir ?
La proximité avec les pouvoirs publics peut être utile. Elle ne saurait, à elle seule, tenir lieu de consultation des communautés. La légitimité se construit aussi dans la transparence, l’écoute, le débat et le renouvellement des responsabilités.
DE LA LÉGITIMITÉ STATUTAIRE À LA CONFIANCE COLLECTIVE
Les électeurs d’une association ne sont pas l’ensemble des Français de confession juive. Il serait donc abusif de comparer directement un taux de participation interne à la population juive totale comme s’il s’agissait d’un scrutin national. En revanche, il est légitime de s’interroger sur la manière dont une organisation consulte celles et ceux qui ne sont pas ses adhérents.
Une représentation forte ne tient pas seulement à sa capacité d’être reçue par les autorités. Elle tient aussi à son aptitude à écouter les désaccords, à publier ses décisions, à expliquer ses priorités et à faire une place à la relève.
8. TOUTES LES SENSIBILITÉS DU JUDAÏSME FRANÇAIS DOIVENT ÊTRE ENTENDUES
Le judaïsme de France n’est pas un bloc uniforme. Il réunit des familles d’origines et de traditions diverses : séfarades, ashkénazes, communautés issues d’Afrique du Nord ou d’autres horizons ; orthodoxes, traditionalistes, massorti, libéraux ; pratiquants réguliers, personnes attachées surtout à la culture, à la mémoire ou à la transmission familiale.
Ces appartenances se croisent et ne résument jamais les convictions d’une personne. Mais cette pluralité existe. Elle est une richesse, pas un obstacle à surmonter.
Une représentation renouvelée devrait accueillir toutes les sensibilités qui souhaitent y participer, sans imposer une pratique religieuse, une orientation politique ou une conception unique de l’identité juive. Elle devrait faire place aux femmes, aux jeunes, aux familles, aux responsables d’écoles et aux communautés de province, autant qu’aux grandes organisations historiques.
L’unité ne signifie pas l’uniformité. Elle suppose de reconnaître à chacun le droit d’être entendu et respecté.
L’UNITÉ NE DOIT PAS EFFACER LES DIFFÉRENCES
La diversité du judaïsme français se retrouve dans les pratiques religieuses, les traditions familiales, les sensibilités culturelles et les parcours de vie. Certains sont très engagés dans la pratique, d’autres se reconnaissent d’abord dans une mémoire, une histoire ou une solidarité.
L’enjeu n’est pas d’effacer ces différences sous une bannière unique. Il est de trouver un espace de dialogue dans lequel chacun soit reconnu, sans devoir renoncer à ses convictions pour être entendu.
Le respect de cette pluralité exige également de distinguer la représentation civique et associative des compétences proprement religieuses : une assemblée commune ne saurait décider à la place des autorités de chaque courant de ses règles de culte.
9. POUR UNE REPRÉSENTATION NATIONALE ÉLUE PAR CEUX QUI SOUHAITENT PARTICIPER
Dans la vie de la République, les citoyens choisissent leurs représentants à l’occasion d’élections présidentielles, législatives et locales. Pourquoi le judaïsme français ne pourrait-il pas, lui aussi, se doter d’une représentation commune issue d’un vote ouvert à toutes celles et ceux qui souhaitent librement y participer ?
Il ne s’agit pas de transposer mécaniquement le suffrage universel de l’État à une communauté religieuse, ni de prétendre qu’un organisme privé pourrait imposer son autorité à tous les Français juifs. Il s’agit de proposer une nouvelle instance volontaire, représentative et pluraliste, dont les règles seraient discutées collectivement.
L’inscription devrait être volontaire, protégée, respectueuse de la vie privée et des convictions de chacun. Aucun fichier religieux imposé, aucune obligation de se déclarer, aucune exclusion arbitraire. Les candidatures devraient être ouvertes selon des critères publics, avec des règles de financement et de campagne transparentes et un contrôle indépendant du scrutin.
La représentation des territoires, des communautés et des sensibilités devrait être organisée de manière équilibrée. Les mandats devraient être limités dans le temps, les incompatibilités clairement définies et les décisions importantes rendues publiques.
Surtout, les élus devraient rendre compte. Chaque année, un rapport d’activité, des engagements mesurables, des comptes transparents et un dialogue avec les électeurs. À la fin du mandat, un bilan soumis à ceux qui les ont choisis. La possibilité, pour ces électeurs, de renouveler leur confiance ou de désigner une autre équipe.
Être élu, ce n’est pas recevoir un titre. C’est accepter une responsabilité et l’obligation de rendre des comptes.
Une telle démarche pourrait offrir une légitimité plus large, sans effacer la liberté des institutions existantes de conserver leur propre organisation.
UNE MÉTHODE DÉMOCRATIQUE, PAS UN SLOGAN
Une représentation nouvelle ne sera crédible que si elle répond d’abord à des questions pratiques : qui peut s’inscrire ? Comment protéger des données sensibles ? Comment éviter la concentration des pouvoirs ? Quelle place pour les régions ? Qui contrôle les comptes ? Comment les désaccords sont-ils arbitrés ?
Des règles discutées publiquement seraient nécessaires, avec un organe indépendant chargé de l’organisation des scrutins, un financement transparent, des mandats renouvelables dans des limites claires et une évaluation régulière de l’action menée.
La participation serait strictement libre. Il ne peut être question de dresser un registre obligatoire des Français juifs, ni de prétendre que ceux qui ne participent pas seraient représentés malgré eux. L’ambition serait d’élargir la légitimité par le consentement, non de l’imposer.
10. DES ÉTATS GÉNÉRAUX POUR RECONSTRUIRE LA CONFIANCE
Une réforme de cette ampleur ne peut pas se décréter depuis un bureau. Elle doit naître d’un travail collectif. Des États généraux du judaïsme de France pourraient réunir les communautés, aux rabbins, aux responsables d’écoles, aux associations, aux mouvements de jeunesse, aux représentants des différentes sensibilités et à celles et ceux qui ne sont affiliés à aucune structure.
Le premier chantier serait un état des lieux sincère : qui représente qui, selon quelles règles, avec quelle participation, quelles ressources et quels résultats ? Le deuxième serait une consultation nationale volontaire, permettant à chacun d’exprimer ses attentes. Le troisième serait l’élaboration d’une charte commune sur la transparence, le pluralisme et la durée des mandats.
Le quatrième chantier devrait être consacré à la vie concrète : sécurité des lieux de culte, avenir des écoles, soutien aux petites communautés, solidarité, lutte contre l’isolement, formation des cadres associatifs et transmission aux jeunes générations. Le cinquième viserait les relations avec la République, dans un esprit d’indépendance, de dialogue et de respect des institutions publiques.
Ce processus ne doit pas opposer Paris à la province, les institutions anciennes aux associations nouvelles, les religieux aux moins pratiquants, ni les générations entre elles. Il doit créer les conditions d’une confiance nouvelle.
SIX PRIORITÉS POUR UNE REFONDATION UTILE
La première priorité est la sécurité et la liberté de vivre : accompagner les victimes, protéger les lieux menacés et travailler avec les autorités sans banaliser la peur. La deuxième est l’éducation : soutenir les écoles, les enseignants, l’accès à la culture et la transmission d’une histoire commune.
La troisième est la solidarité : rompre l’isolement des personnes âgées, soutenir les familles en difficulté, accompagner les étudiants et les nouveaux arrivants. La quatrième est la vitalité des territoires : aider les communautés modestes à maintenir des lieux de rencontre, des activités et des projets.
La cinquième est le dialogue avec la société française : lutter contre les préjugés, développer les échanges, défendre la liberté de conscience et rappeler que l’histoire juive est une part de l’histoire nationale. La sixième est la gouvernance : des règles compréhensibles, des comptes accessibles, des responsabilités partagées et des résultats évalués.
Ces priorités devraient être débattues et hiérarchisées avec les acteurs de terrain. La réforme n’aura de sens que si elle améliore la vie des familles et des communautés, au-delà des organigrammes.
11. DEUX MILLE ANS D’HISTOIRE : UN AVENIR À CONSTRUIRE ENSEMBLE
Le judaïsme français ne saurait être présenté uniquement à travers les menaces, les statistiques ou les départs. Il faut aussi évoquer ce qui reste à inventer : des écoles vivantes, des synagogues ouvertes, des associations fraternelles, des projets culturels ambitieux, des jeunes qui trouvent leur place et des familles qui se sentent chez elles.
La France ne doit pas demander à ses citoyens juifs de choisir entre leur identité et leur citoyenneté. Les Français de confession juive, de leur côté, n’ont pas à renoncer à leur héritage pour aimer leur pays. Ces fidélités ne sont pas contradictoires. Elles font partie de cette histoire.
Le temps de la restructuration complète est arrivé, mais cette refondation ne doit pas être un règlement de comptes. Elle doit être une promesse : plus de démocratie, plus de transparence, plus d’attention au terrain, plus de solidarité, plus de responsabilité et davantage de place pour chacun.
Que chaque sensibilité trouve sa place. Que chaque communauté ait une voix. Que chaque génération puisse participer à son avenir. Que les représentants soient choisis dans la clarté et qu’ils rendent compte de leur mandat.
Deux mille ans d’histoire commune ne sauraient s’achever sur un sentiment de gâchis. La France et ses citoyens de confession juive ont encore tant à construire ensemble. La confiance peut se réparer, les institutions peuvent se renouveler et les générations nouvelles peuvent retrouver des raisons d’espérer.
UNE PROMESSE AUX GÉNÉRATIONS QUI VIENNENT
L’enjeu est que les jeunes Français juifs puissent grandir sans devoir justifier en permanence leur place. Qu’ils apprennent leur histoire sans être enfermés dans la douleur de cette histoire. Qu’ils puissent être fiers de leurs traditions, ouverts aux autres et pleinement citoyens.
Il importe aussi que ceux qui ont choisi Israël restent reliés à la France par la langue, les amitiés, la culture et l’affection, sans que leur départ soit utilisé pour opposer deux pays auxquels tant de familles sont attachées.
Il est encore temps de faire du judaïsme français une histoire de confiance retrouvée. Il faudra du courage pour nommer les difficultés, de la mesure pour éviter les accusations gratuites, et surtout de la volonté pour construire ensemble.
POUR FINIR : NE PAS CONFONDRE LE CONSTAT ET LA FATALITÉ
Une communauté ne doit pas être au service de ses institutions. Ce sont ses institutions qui doivent être au service de la communauté.
Le temps de l’abandon doit s’achever. Celui de la démocratie, de l’unité et de l’espérance doit commencer. Il ne s’agit pas de tourner le dos à deux mille ans d’histoire ; il s’agit d’être dignes de les prolonger.
La France peut changer de visage. Elle ne doit jamais changer de valeurs.
René TAIEB — Journaliste, Israël Actualités Digital


